La compagnie de l'Allier sera cantonnée à Québec durant son premier hiver en terre américaine. C'est ainsi que le troupier Martel a goûté à la froidure de notre climat. Ce Parisien a dû épouver une drôle de sensation dans cette jungle d'arbres dénudés aux troncs figés dans une épaisse couverture de neige, cette dernière camouflant tout souffle de vie durant de longs mois. L'été suivant, Martel a vraisemblablement suivi son capitaine au fort de l'Assomption (Saint-Jean) et accompagné le régiment de Carignan lors de l'expédition menée contre les Agniers.
Le 28 août 1667, Tracy s'embarquera pour la France avec une partie de ses troupes. Le 18 octobre, Marie de l'Incarnation expédie une lettre à son fils Claude Martin, moine de l'ordre des bénédictins. L'extrait suivant est fort significatif des traces laissées par le passage du régiment de Carignan.
"L'on a fait des chemins pour communiquer des uns aux autres, parce que les Officiers y font de fort belles habitations, en font bien leurs affaires par les alliances qu'ils font avec les familles du pays. Il est venu cette année 92 filles de France qui sont déjà mariées pour la plupart à des soldats, à des gens de travail, à qui l'on donne une habitation et des vivres pour huit mois, afin qu'ils puissent défricher des terres pour s'entretenir. Il est aussi venu un grand nombre d'hommes au dépens du Roi, qui veut que ce pays se peuple. Sa Majesté a encore envoyé des chevaux, quevales (juments), chèvres, moutons, afin de pourvoir le pays de troupeaux et d'animaux domestiques. On nous a donné pour notre part deux belles quevales et un cheval tant pour la charrue que pour le charrois. On dit que les troupes s'en retourneront l'an prochain, mais il y a apparence que la plus grande partie restera ici, comme habitants, y trouvant des terres qu'ils n'auraient peut-être pas dans leur pays" .
Honoré Martel se trouve parmi ceux qui ont décidé de rester. Une fois démobilisé, il se met à la recherche de travail. Le 30 novembre 1668, il signe chez le notaire Romain Becquet un engagement à l'endroit de Jacques Larchevêque, habitant de Gaudarville. Il aidera ce dernier à semer son arpent de terre cultivable et à nettoyer deux autres arpents d'abattis.
Le 17 novembre suivant, l'apprentissage de la vie civile commence vraiment. Cet avant-midi là, des amis sont convoqués chez le sieur Jean Soulard, maître armurier de Québec. Pour la deuxième fois en moins de deux mois, le notaire Becquet travaille pour le jeune colon qui se prépare à prendre épouse. Honoré Martel de Lamontagne, habitant de Gaudarville, paroisse de Saint-Michel de Sillery, fils de Jean Martel, marchand de chevaux demeurant rue des Ursulines à Paris, et de défunte Marie Duchesne, ses père et mère d'une part, et Marguerite Lamirault, fille de François Lamirault, cocher de la reine, et de Jeanne Glause, ses père et mère demeurant rue des Poullies, aussi à Paris, paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, promettent de se marier le plus tôt possible. La future épouse se dit disposée à entrer en communauté "de biens meubles acquets et conquets immeubles du jour de leurs épousailles " selon la coutume de Paris.
Marguerite sera dotée de la somme de 250 livres, apportant elle-même des biens estimés à quelque 300 livres. Sont présents Simon Pleau dit Lafleur, Jacques Formelhuys dit Belle-Isle, Samuel Vignier, Jacques Larchevêque, Etienne Pasquier et sa femme Thiennette Rousseau, Simon Darme dit Jolicoeur, tous habitants de ce pays. Martel, Gilles Dutartre, Formelhuys, Jean-Baptiste Gosset et Becquet inscrivent leur signature au bas de l'acte. Un avenant ajouté le 28 novembre confirme que Martel a reçu du Sieur de Comporté, commissaire à la garde des magasins du Roi, la somme de 50 livres accordées à l'épouse par Sa Majesté en faveur de son mariage.
Le 26 du même mois, en l'église Notre-Dame de Québec, Honoré et Marguerite se sont unis devant Dieu et les hommes. Cet acte précise que le marié est originaire de la paroisse Saint-Eustache de Paris, qu'il y a eu des fiançailles et publication de deux bans, l'évêque de Pétrée ayant donné dispense du troisième. Le curé Henry de Bernières préside la cérémonie en présence des témoins Jacques Larche, Samuel Vignier et Jean Giron. Les paroisses Saint-Eustache et Saint-Germain-l'Auxerrois occupent le coeur de Paris, dans le voisinage immédiat des Halles actuelles. Si Honoré et Marguerite ne se sont pas connus dans leur ville natale, leur familles vivaient très près l'une de l'autre et elles ont, sans aucun doute, fréquenté les mêmes quartiers.